Six Poèmes d'il y a Longtemps
Ces six poèmes sont extraits du recueil paru en 2010 aux éditions Bruno Doucey : "Cette guêpe me regarde de travers". Un récital fut donné le 19 juin 2010 à l’occasion de la publication de ce recueil poétique, organisé par MusiComposer.fr, les Editions Bruno Doucey et les Editions de l’Herne. Les sopranes Ursula Barrière, Clémence Gégauff, le ténor Pierre-Henri Ageorges, accompagnés par le Choeur de Chambre ArteMisiA et le pianiste Benoît Aguettant ont créé pour l’occasion des oeuvres d’Yves Rinaldi, Jean-Louis Foucart et John Sernee sur des textes d’Oscar Mandel.

OSCAR MANDEL : "SIX POEMES D’IL Y A LONGTEMPS", in : Cette guêpe me regarde de travers, Editions Bruno Doucey, Paris, 2010.

  • 1. L’AMOUREUX

L’homme que tu choisiras d’aimer

Ne croira plus en la pluie,

Lundi sera pour lui dimanche,

Il ira pincer les joues d’un gros colonel, Et il ne mourra jamais.

J’en suis presque là moi-même,

Depuis que tu me lanças, distraitement,

Deux mots, trois mots, presque courtois.

  • 2. L’AMOUREUX COMBLE

Quand méprisé je gémissais,

Que de poèmes pleuvaient !

Tu m’as ouvert la porte.

Ma plume est morte.

  • 3. L’AMOUREUX INQUIET

Trois jours d’absence, et dans cette cuillérée d’heures

Mugit un océan de peurs.

  • 4. L’AMOUREUX IMPATIENT

Va ! Marche ! Avance ! Assis sur les heures

Comme un gros bœuf qui lui s’en fout

Je bats sa croupe avec mes fesses

Je sue d’effort de crier qu’il lève ses pattes

Je lui sussure des gentillesses furieuses je lui assène

Un bon coup de poing entre les oreilles-

Rien à faire ! Le lourdaud va comme il va.

Une fois par siècle

Nous dépassons un arbre et il y en a mille.

  • 5. LE FOU REVE DE L’AMOUREUX

Je t’emmène vite vite dans un jardin

Mais un jardin vingt fois

Plus beau que paradis.

Peuplé d’herbes inconnues en France

Et de fleurs qui font pâlir nos parfums ;

Les moustiques y sirotent

Le suc des pommes

Et l’alouette dit à la grenouille

« Que tu chantes bien ! »

Dans mon jardin

Vingt fois plus beau

Que paradis.

Par-dessus nos têtes un soleil couleur orange

Engagé pour onze heures d’un matin

Sans fin dans un mai sans trêve,

Un nuage ou deux pour rire et des arbres

Ah ! des arbres se démenant comme des fous

Pour rester précisément sur place,

Près naturellement de toi, toi que leurs effrontés feuillages

Abritent et espionnent.

Tout autour j’érige une muraille

Epaisse, morose, faite d’une sale pierre rousse,

De la ferraille barbelée juchée dessus,

Et ça et là un molosse pas content.

N’ayant pas d’ailes

J’y creuse un portail (un seul),

Verrouillé d’un cadenas d’une tonne ou deux

Dont la clé est dans ma poche.

Ce portail a de l’esprit car il comprend

Que je suis concierge et roi.

Et après ? Ma langue s’en va.

L’heure de mon arrivée,

Le bonjour que je reçois,

Le poids et le contour de nos dialogues,

Les baisers qui les sabotent

Juste quand ils dépassent Socrate,

Les rires que mon brave mur nous renvoie,

Nos corps mouillés qui se tressent sur l’herbe-

Rien. Silence. Aucune ambition

D’être un faiseur d’évangiles ;

Et chaque jour vient nous unir

La cloche d’une église lointaine

Qui s’occupe d’autres que nous.

Et toi,

Jamais tu ne me demanderas cette clé,

Disant, ô si doucement, « Suffit !

« j’ai faim de la ville là bas, »

« bureau, la tante, les sous, les choses qui se fanent, »

Jamais tu ne la prendras de ma main,

Puisque ceux qui partent ne reviennent plus

Plus jamais

Dans mon jardin

Ce jardin

Vingt fois plus beau

Que paradis.

  • 6. L’AMOUREUX BLESSE

Ils voient que je suis triste. Je leur dis pourquoi.

Crime n’est pas crime. Nos mots sont mensonge.

Partout des statues pour les grands meurtriers,

Et, qui sait ? Les tués aussi méchants que les tueurs.

Le soleil va s’éteindre. Le monde mange le monde.

Je meurs ni sauvé ni damné.

Ne sont-ce pas des raisons suffisantes ?

« Oui, l’homme est profond », disent-ils.

Naïfs ! S’ils savaient la vérité !

Tu m’as quitté, je pleure.

(Avec l’aimable autorisation des éditions Bruno Doucey)