


L’homme que tu choisiras d’aimer
Ne croira plus en la pluie,
Lundi sera pour lui dimanche,
Il ira pincer les joues d’un gros colonel, Et il ne mourra jamais.
J’en suis presque là moi-même,
Depuis que tu me lanças, distraitement,
Deux mots, trois mots, presque courtois.
Quand méprisé je gémissais,
Que de poèmes pleuvaient !
Tu m’as ouvert la porte.
Ma plume est morte.
Trois jours d’absence, et dans cette cuillérée d’heures
Mugit un océan de peurs.
Va ! Marche ! Avance ! Assis sur les heures
Comme un gros bœuf qui lui s’en fout
Je bats sa croupe avec mes fesses
Je sue d’effort de crier qu’il lève ses pattes
Je lui sussure des gentillesses furieuses je lui assène
Un bon coup de poing entre les oreilles-
Rien à faire ! Le lourdaud va comme il va.
Une fois par siècle
Nous dépassons un arbre et il y en a mille.
Je t’emmène vite vite dans un jardin
Mais un jardin vingt fois
Plus beau que paradis.
Peuplé d’herbes inconnues en France
Et de fleurs qui font pâlir nos parfums ;
Les moustiques y sirotent
Le suc des pommes
Et l’alouette dit à la grenouille
« Que tu chantes bien ! »
Dans mon jardin
Vingt fois plus beau
Que paradis.
Par-dessus nos têtes un soleil couleur orange
Engagé pour onze heures d’un matin
Sans fin dans un mai sans trêve,
Un nuage ou deux pour rire et des arbres
Ah ! des arbres se démenant comme des fous
Pour rester précisément sur place,
Près naturellement de toi, toi que leurs effrontés feuillages
Abritent et espionnent.
Tout autour j’érige une muraille
Epaisse, morose, faite d’une sale pierre rousse,
De la ferraille barbelée juchée dessus,
Et ça et là un molosse pas content.
N’ayant pas d’ailes
J’y creuse un portail (un seul),
Verrouillé d’un cadenas d’une tonne ou deux
Dont la clé est dans ma poche.
Ce portail a de l’esprit car il comprend
Que je suis concierge et roi.
Et après ? Ma langue s’en va.
L’heure de mon arrivée,
Le bonjour que je reçois,
Le poids et le contour de nos dialogues,
Les baisers qui les sabotent
Juste quand ils dépassent Socrate,
Les rires que mon brave mur nous renvoie,
Nos corps mouillés qui se tressent sur l’herbe-
Rien. Silence. Aucune ambition
D’être un faiseur d’évangiles ;
Et chaque jour vient nous unir
La cloche d’une église lointaine
Qui s’occupe d’autres que nous.
Et toi,
Jamais tu ne me demanderas cette clé,
Disant, ô si doucement, « Suffit !
« j’ai faim de la ville là bas, »
« bureau, la tante, les sous, les choses qui se fanent, »
Jamais tu ne la prendras de ma main,
Puisque ceux qui partent ne reviennent plus
Plus jamais
Dans mon jardin
Ce jardin
Vingt fois plus beau
Que paradis.
Ils voient que je suis triste. Je leur dis pourquoi.
Crime n’est pas crime. Nos mots sont mensonge.
Partout des statues pour les grands meurtriers,
Et, qui sait ? Les tués aussi méchants que les tueurs.
Le soleil va s’éteindre. Le monde mange le monde.
Je meurs ni sauvé ni damné.
Ne sont-ce pas des raisons suffisantes ?
« Oui, l’homme est profond », disent-ils.
Naïfs ! S’ils savaient la vérité !
Tu m’as quitté, je pleure.
(Avec l’aimable autorisation des éditions Bruno Doucey)